Vous pensez qu’une personne est exploitée
En France : 17 ou 112 ; Comité contre l’esclavage moderne (CCEM) 01 44 52 88 90 ; dispositif Ac.Sé pour les victimes de traite 0 825 009 907 ; aide aux victimes 116 006 ; signalement en ligne PHAROS. Au Royaume-Uni : Modern Slavery Helpline 0800 0121 700 ; en Belgique : Payoke, PAG-ASA, Sürya ; en Suisse : FIZ (Zurich) ; au Canada : 1 833 900-1010 ; aux États-Unis : 1-888-373-7888.
De quoi parle-t-on
L’esclavage n’a pas disparu avec les abolitions du XIXe siècle ; il a changé de forme. Le droit international en retient aujourd’hui plusieurs : l’esclavage au sens strict (exercer sur une personne les attributs de la propriété), la servitude, le travail forcé, la servitude pour dettes, le mariage servile — une femme « donnée » sans droit de refuser, transmise à la mort du mari, ou vendue — et la traite des êtres humains, qui est le commerce qui alimente tout le reste. L’Organisation internationale du travail, Walk Free et l’OIM estimaient en 2022 à 49,6 millions le nombre de personnes en esclavage moderne un jour donné de 2021 : 27,6 millions en travail forcé (dont 6,3 millions d’exploitation sexuelle commerciale forcée, aux quatre cinquièmes des femmes et des filles) et 22 millions dans un mariage forcé. Un quart des victimes sont des enfants. Ce sont dix millions de plus qu’en 2016.
Cette page se trouve dans la rubrique Consentement parce que c’est de cela qu’il s’agit : l’esclavage est la négation totale du consentement — sur le corps, le travail, le mariage, le mouvement. Elle décrit des faits, sans détailler les violences ; les pages sur les mariages forcés et sur l’impunité du viol la complètent.
Les Yézidies et Daech : l’esclavage sexuel organisé
Le 3 août 2014, l’État islamique attaque le Sinjar, au nord de l’Irak, région des Yézidis, minorité religieuse kurdophone que le groupe considère comme « adoratrice du diable ». Les hommes et les garçons pubères sont exécutés par milliers ; les femmes et les enfants — environ 6 400 personnes selon l’organisation Yazda — sont emmenés, triés par âge et par « valeur », enregistrés, puis vendus comme esclaves (sabaya) à des combattants à Mossoul, Tal Afar et Raqqa, sur des marchés ou par des listes de prix diffusées sur les messageries ; les fillettes de neuf ans y figuraient. Daech ne s’en cachait pas : sa revue Dabiq et un pamphlet de son « département de la fatwa » (octobre 2014) justifiaient l’esclavage des « infidèles » et fixaient les règles de vente et de « possession ». Les femmes étaient revendues plusieurs fois, violées, converties de force, séparées de leurs enfants ; celles qui s’enfuyaient étaient punies.
Dix ans plus tard, environ 3 500 personnes ont été libérées ou rachetées ; plus de 2 600 restent disparues, dont sans doute des femmes toujours captives en Syrie, en Turquie ou dans les camps. Les Nations unies (commission d’enquête sur la Syrie, 2016) ont qualifié les faits de génocide, et une équipe d’enquête de l’ONU (UNITAD) a rassemblé les preuves. La justice a commencé à passer, surtout en Europe : en novembre 2021, le tribunal de Francfort a prononcé la première condamnation au monde pour génocide contre un membre de Daech, Taha al-Jumailly, à la prison à vie, pour avoir laissé mourir de soif une fillette yézidie de cinq ans qu’il avait achetée avec sa mère ; sa femme, Jennifer W., a été condamnée à Munich ; d’autres procès ont eu lieu aux Pays-Bas, en Suède et en France. L’Irak a adopté en 2021 une loi sur les survivantes yézidies (indemnités, terres, soins). Nadia Murad, enlevée à 21 ans et évadée après trois mois, a reçu le prix Nobel de la paix en 2018 avec Denis Mukwege ; son association, Nadia’s Initiative, et Yazda, Free Yezidi Foundation, Air Bridge Iraq continuent de rechercher les disparues et de soigner les survivantes, dont beaucoup ont été accueillies en Allemagne (Bade-Wurtemberg, 1 100 femmes dès 2015), en France et au Canada.
Boko Haram et les autres captivités
Au Nigeria, Boko Haram a enlevé le 14 avril 2014 276 lycéennes à Chibok, mariées de force à des combattants, converties, utilisées comme domestiques et comme mères ; une centaine ne sont jamais revenues, et des milliers d’autres femmes et filles ont connu le même sort dans le nord-est du pays et au Cameroun voisin, sans la même attention. Les Shebab en Somalie, les groupes armés du Soudan (au Darfour, les enlèvements et l’esclavage sexuel des années 2000 ont repris avec la guerre de 2023 ; les Forces de soutien rapide ont été accusées de « marchés » de femmes), l’Armée de résistance du Seigneur en Ouganda et au Congo, les groupes du Sahel : partout où l’État s’effondre, l’enlèvement de femmes comme butin réapparaît.
L’esclavage héréditaire : Mauritanie, Niger, Mali
La Mauritanie a été le dernier pays du monde à abolir l’esclavage, en 1981 — sans prévoir de sanction. Il a fallu 2007 pour en faire un crime, 2015 pour le déclarer crime contre l’humanité et créer des tribunaux spéciaux. Pourtant les Haratines, descendants d’esclaves noirs des maîtres arabo-berbères, restent pour une partie d’entre eux dans une dépendance totale : gardiens de troupeaux et domestiques non payés, femmes disponibles pour le maître, enfants qui « appartiennent » à la famille, sans papiers. Le Global Slavery Index estime à 149 000 le nombre de personnes en esclavage moderne dans le pays (32 pour 1 000 habitants, l’un des taux les plus élevés du monde) ; les militants comme Biram Dah Abeid (IRA-Mauritanie) et l’association SOS Esclaves ont été emprisonnés à répétition, et les condamnations de maîtres se comptent sur les doigts d’une main.
Au Niger, la pratique de la wahaya — la « cinquième épouse », une fille d’origine servile vendue comme concubine et domestique à un homme qui a déjà ses quatre épouses légales — a été condamnée en 2008 par la Cour de justice de la CEDEAO dans l’affaire Hadijatou Mani, vendue à douze ans : l’État a été jugé responsable de ne pas l’avoir protégée. Au Mali, les descendants d’esclaves (Bellah, Rimaïbé) subissent encore l’exclusion et, dans la région de Kayes, des violences meurtrières (2018-2021) quand ils refusent leur statut ; le pays n’a toujours pas de loi criminalisant l’esclavage par ascendance. Le Tchad, le Soudan et le Sénégal connaissent des formes atténuées de la même hiérarchie.
Libye, Golfe, Corée du Nord, Asie : les autres visages
- Libye. En novembre 2017, CNN diffusait des images d’une vente aux enchères de migrants subsahariens près de Tripoli, « 400 dinars » pour un homme. Les migrants bloqués sur la route de l’Europe sont enfermés dans des centres officiels ou des hangars de milices, torturés pour rançon, vendus pour le travail forcé ; les femmes sont systématiquement exploitées sexuellement. L’ONU parle de crimes contre l’humanité ; l’Union européenne continue de financer les garde-côtes qui ramènent les gens vers ces centres.
- Pays du Golfe. Le système de la kafala lie le travailleur étranger à son employeur, qui détient son passeport et son droit de séjour ; pour les millions de domestiques venues des Philippines, d’Éthiopie, du Kenya ou du Bangladesh, cela signifie souvent confinement, salaires impayés, violences. Le Qatar a réformé en 2020 sous la pression de la Coupe du monde ; l’Arabie saoudite, le Koweït, le Liban (hors Golfe, même système) beaucoup moins.
- Corée du Nord. Le pays au taux le plus élevé du monde : un habitant sur dix (2,7 millions) en travail forcé d’État — camps, mobilisations, travailleurs envoyés à l’étranger dont le salaire est confisqué ; les femmes qui fuient vers la Chine sont vendues comme épouses ou exploitées dans les salons de « chat » en ligne.
- Chine. Le travail forcé des Ouïghours et d’autres minorités du Xinjiang (camps, transferts dans les usines) a été documenté par le Haut-Commissariat aux droits de l’homme en 2022 ; les États-Unis interdisent depuis 2021 les importations liées à la région.
- Asie du Sud. La servitude pour dettes — une avance de quelques centaines d’euros qui ne se rembourse jamais — enchaîne des millions de familles aux fours à briques, aux rizières et aux ateliers en Inde, au Pakistan et au Népal, malgré des lois qui l’interdisent depuis les années 1970 ; l’Inde compte à elle seule 11 millions de personnes en esclavage moderne selon le Global Slavery Index 2023.
- Mariage servile. Les 22 millions de mariages forcés incluent des situations où la femme est achetée (la wahaya, les épouses vendues en Chine faute de femmes, les « mariages » de fillettes contre une dette au Sahel et en Afghanistan) : la convention supplémentaire de 1956 les nomme expressément parmi les pratiques analogues à l’esclavage.
Et chez nous : la traite
La traite des êtres humains est la forme d’esclavage présente en Europe. Eurostat recense environ 10 000 victimes enregistrées par an dans l’Union, un chiffre très en dessous de la réalité ; six sur dix pour exploitation sexuelle, le reste pour le travail (agriculture, bâtiment, domesticité), la mendicité et les délits forcés. Les réseaux nigérians (avec le serment du juju qui lie les jeunes femmes par la peur), roumains, bulgares, chinois et sud-américains dominent l’exploitation sexuelle en France ; les Ouïghours, les Vietnamiens, les Bangladais celle du travail. Le droit français punit la traite de sept ans de prison (dix avec circonstances aggravantes, vingt en bande organisée, article 225-4-1 du code pénal), la réduction en esclavage de vingt ans (article 224-1 A, créé en 2013), et protège les victimes qui déposent plainte par un délai de réflexion de trente jours et un titre de séjour. Le Royaume-Uni a son Modern Slavery Act (2015), l’Allemagne les paragraphes 232 à 233 a du code pénal, la Belgique et les Pays-Bas des centres d’accueil spécialisés (PAG-ASA, CoMensha). La page Prostitution décrit comment reconnaître une victime et qui alerter.
Un peu d’histoire : deux mille ans d’esclavage, deux siècles d’abolition
L’esclavage a existé dans presque toutes les sociétés. À Athènes, un habitant sur trois était esclave ; Rome en a compté des millions, pris à la guerre, achetés ou nés de mères esclaves — et le mot latin servus a donné « serf », statut intermédiaire du Moyen Âge chrétien, tandis que « esclave » vient de Slave, les captifs d’Europe de l’Est vendus au IXe siècle. Le monde musulman a organisé pendant treize siècles les traites transsaharienne, de la mer Rouge et de l’océan Indien — 12 à 17 millions de personnes déportées d’Afrique vers le Maghreb, le Moyen-Orient et l’Inde selon les estimations — avec un esclavage domestique, militaire et sexuel (le harem) qui ne s’est éteint qu’au XXe siècle : Arabie saoudite en 1962, Oman en 1970.
La traite atlantique est la mieux documentée : entre 1500 et 1866, 12,5 millions d’Africains ont été embarqués vers les Amériques, 10,7 millions sont arrivés vivants (base de données Slave Voyages), pour les plantations de sucre, de tabac et de coton du Brésil (40 %), des Antilles et des colonies anglaises. Le Code noir de 1685 réglait en France le statut des esclaves des colonies. Les abolitions se sont succédé sur un siècle : le Danemark interdit la traite en 1792 ; la France abolit une première fois en 1794 (sous la pression de la révolte de Saint-Domingue, qui devient Haïti en 1804), Napoléon rétablit en 1802, Victor Schœlcher fait voter l’abolition définitive le 27 avril 1848 ; le Royaume-Uni abolit la traite en 1807 et l’esclavage en 1833 ; les États-Unis mettent fin à l’esclavage après la guerre de Sécession par le 13e amendement, 1865 ; Cuba en 1886 ; le Brésil, dernier pays des Amériques, en 1888 (Lei Áurea). La Convention de Genève de 1926 engage les États à supprimer l’esclavage « sous toutes ses formes », la Déclaration universelle de 1948 l’interdit (article 4), la convention supplémentaire de 1956 y ajoute la servitude pour dettes et le mariage servile. La Mauritanie ferme la liste en 1981.
Depuis, le droit a changé de registre : l’esclavage et la traite sont des crimes contre l’humanité (Statut de Rome, 1998, article 7), la France a reconnu la traite et l’esclavage comme tels par la loi Taubira de 2001, le Protocole de Palerme (2000) définit la traite pour 180 États, et le 2 décembre est la Journée internationale pour l’abolition de l’esclavage. Le paradoxe de notre époque tient en une phrase : jamais l’esclavage n’a été illégal partout — et jamais autant de personnes n’en ont été victimes en nombre absolu.
Reconnaître, aider, agir
- Les signes d’une personne exploitée : elle ne détient pas ses papiers, ne peut pas parler seule, travaille sans horaires ni salaire visible, vit sur son lieu de travail, porte des traces de violences, a une « dette » à rembourser, est surveillée par un tiers qui parle pour elle.
- Ne pas intervenir soi-même ; noter lieux, dates, plaques ; alerter le 17, le CCEM ou Ac.Sé, l’inspection du travail pour l’exploitation au travail, PHAROS pour les annonces en ligne.
- Associations : Comité contre l’esclavage moderne, ALC-Ac.Sé, Amicale du Nid et Mouvement du Nid (exploitation sexuelle), La Cimade, Hors la rue (mineurs), Yazda et Nadia’s Initiative (Yézidies), Anti-Slavery International (Londres, la plus ancienne organisation de droits humains, 1839), Walk Free, Free the Slaves, SOS Esclaves (Mauritanie), Timidria (Niger).
