De quoi parle-t-on
Une main tenue, un bras autour des épaules, un baiser sur la joue ou sur la bouche, une étreinte sur un quai de gare : ce que l’on appelle les démonstrations d’affection en public va du geste le plus discret au plus démonstratif. Dans la plupart des pays d’Europe et des Amériques, tout cela est banal, et seul le baiser prolongé attire parfois un regard. Ailleurs, le même geste est mal vu — on vous le fera sentir —, ou constitue une infraction : amende, garde à vue, et dans quelques pays prison ou expulsion. Entre les deux, l’éventail est large, et il ne suit pas les frontières que l’on imagine.
Trois choses se mélangent, qu’il vaut mieux séparer. L’usage, d’abord : ce que les gens du lieu font ou ne font pas, et qui se lit en dix minutes sur une place publique. La loi, ensuite : des textes sur l’« atteinte à la pudeur », l’« indécence » ou la « décence publique », très inégalement appliqués, qui visent rarement un baiser mais le permettent en théorie. Les circonstances, enfin : un couple local n’est pas regardé comme un couple de touristes, une plage d’hôtel n’est pas une rue de quartier, le mois de ramadan n’est pas le reste de l’année, et un couple de même sexe ne court pas les mêmes risques qu’un couple homme-femme. La page sur la séduction selon les cultures dit d’où viennent ces différences ; celle-ci dit ce qu’elles changent concrètement.
Pourquoi ça varie autant
Le droit de la plupart des pays contient une infraction d’outrage ou d’atteinte à la pudeur publique ; la France elle-même punit l’exhibition sexuelle (article 222-32 du code pénal), c’est-à-dire un acte sexuel ou une nudité imposés à la vue d’autrui — pas un baiser. Ce qui change d’un pays à l’autre, c’est la ligne : où commence l’indécence. Dans les pays où le droit s’appuie sur la religion, ou dans ceux qui ont gardé des lois de l’époque coloniale sur les « bonnes mœurs », la ligne passe très bas, et les relations hors mariage sont parfois elles-mêmes une infraction : un couple non marié qui s’embrasse dans la rue y affiche, aux yeux de la loi, quelque chose d’interdit. Ailleurs, la loi est silencieuse et c’est la pudeur sociale qui gouverne, avec ses codes propres : au Japon, en Corée ou en Chine, rien n’interdit un baiser, mais il reste rare en public, et les couples qui le font sont des jeunes dans des quartiers de sortie, pas des parents devant une école.
Dans les deux cas, l’application dépend de qui regarde. Un policier, un commerçant, un passant, un membre de la famille : beaucoup d’affaires qui finissent au commissariat commencent par une plainte de quelqu’un qui s’est senti offensé, ou par une vidéo mise en ligne. C’est ce qui rend ces situations imprévisibles : la même scène passe inaperçue cent fois, et la cent unième se termine mal.
Les pays où c’est franchement risqué
La liste qui suit n’est pas exhaustive, et elle bouge : des pays s’ouvrent, d’autres se referment. Elle est vérifiée au moment où cette page l’est ; avant un départ, les conseils aux voyageurs du ministère des Affaires étrangères, et leurs équivalents britannique ou canadien, disent l’état du moment, pays par pays.
- Émirats arabes unis. Dubaï et Abou Dhabi vivent du tourisme et tolèrent beaucoup dans les hôtels et les quartiers de loisirs, mais la loi sur la décence publique reste en vigueur : un baiser sur la bouche dans un centre commercial, une étreinte appuyée sur une plage publique ont valu à des touristes des gardes à vue et des condamnations, souvent après la plainte d’une famille ou la diffusion d’une vidéo. La main dans la main est acceptée, le baiser sur la joue aussi. Les réformes de 2020-2021 ont dépénalisé la vie commune des couples non mariés ; elles n’ont pas changé la règle sur la pudeur publique.
- Qatar, Arabie saoudite, Koweït, Oman. Même logique, avec moins de tolérance en dehors des complexes touristiques. L’Arabie saoudite, ouverte au tourisme depuis 2019, a publié un code de conduite public assorti d’amendes : tenue couvrante, pas de gestes d’affection en public ; les couples non mariés peuvent désormais partager une chambre d’hôtel. Au Qatar, les consignes données aux supporters en 2022 — pas de démonstrations d’affection, tenue sobre — restent la règle.
- Iran, Afghanistan. Tout contact physique entre un homme et une femme qui ne sont pas mariés ou de la même famille est interdit en public, et la police des mœurs y veille ; les touristes sont un peu moins exposés que les habitants, pas à l’abri. Une femme doit être couverte. Un couple de touristes non marié ne doit pas se présenter comme tel.
- Inde. Le code pénal punit les « actes obscènes » dans un lieu public (ancien article 294, repris par le code de 2023). Un baiser n’en est pas un, ont dit plusieurs cours, mais des couples sont régulièrement interpellés dans les parcs ou les gares par des policiers ou des groupes qui se chargent de la « police morale » ; les grandes villes sont plus détendues, les petites villes et les campagnes beaucoup moins. Deux hommes qui se tiennent la main, en revanche, sont des amis : le geste n’a rien d’amoureux.
- Indonésie. Le pays est vaste et inégal : Bali est habituée aux couples de touristes, Java est plus réservée, et la province d’Aceh applique la charia — les couples non mariés surpris ensemble y sont fouettés en public. Le nouveau code pénal, en vigueur depuis janvier 2026, fait des relations hors mariage et de la vie commune sans mariage des infractions, poursuivies seulement sur plainte d’un conjoint, d’un parent ou d’un enfant : un touriste n’est pas visé en pratique, mais la loi existe.
- Malaisie, Brunei. Les lois religieuses sur la « proximité » (khalwat) entre un homme et une femme non mariés ne s’appliquent qu’aux musulmans ; les touristes non musulmans relèvent du droit commun, plus souple, mais la réserve est attendue partout en dehors des zones balnéaires.
- Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte. Un baiser dans la rue est mal vu plutôt que poursuivi, mais les relations hors mariage sont une infraction au Maroc (article 490 du code pénal) et en Algérie, et les hôtels marocains demandent le livret de mariage aux couples marocains — pas aux touristes étrangers ni, en général, aux couples mixtes. Tenue couvrante hors des plages, discrétion dans les villes anciennes et pendant le ramadan. En Égypte, l’affichage d’un couple est rarement un problème au Caire ou sur la mer Rouge, il l’est davantage dans les villes de Haute-Égypte.
- Russie, Hongrie, et une partie de l’Europe de l’Est. Rien n’interdit à un couple homme-femme de s’embrasser ; la Russie punit en revanche depuis 2023 toute « propagande » des relations entre personnes de même sexe, notion assez large pour viser un couple qui se tient la main. Voir plus bas.
- Japon, Corée du Sud, Chine, Thaïlande. Aucune loi, mais une forte réserve : main dans la main et baiser sur la joue passent, le baiser sur la bouche surprend, surtout devant des personnes âgées ou dans un temple. En Thaïlande, toucher la tête ou pointer les pieds choque bien plus qu’un geste tendre.
Ce que vous risquez vraiment
Dans l’immense majorité des cas : rien, ou une remarque. Les affaires qui finissent devant un tribunal ont presque toutes trois ingrédients — un geste appuyé, de l’alcool, et une personne qui a porté plainte ou filmé. Les peines vont de l’amende à quelques semaines de prison, parfois assorties d’une expulsion et d’une interdiction de retour ; elles sont prononcées contre des touristes chaque année dans le Golfe. Un consulat peut vous rendre visite et vous indiquer un avocat ; il ne peut pas vous faire sortir.
Les couples de même sexe : une autre carte
Pour deux hommes ou deux femmes, la carte n’est pas la même, et elle est plus dure. Une soixantaine de pays punissent encore les relations entre personnes de même sexe — l’essentiel de l’Afrique, le Moyen-Orient, une partie de l’Asie du Sud et des Caraïbes —, quelques-uns de la peine de mort ; un geste d’affection y est un aveu. D’autres pays, où ces relations sont légales, répriment leur « promotion » (la Russie, la Hongrie dans une moindre mesure) ou laissent l’hostilité sociale faire le travail. À l’inverse, une quarantaine de pays reconnaissent le mariage entre personnes de même sexe, et dans leurs grandes villes un couple de même sexe vit comme les autres ; la page sur le mariage entre personnes de même sexe et ses fiches pays, et celle sur les orientations sexuelles, donnent l’état du droit.
En pratique : se renseigner avant de choisir une destination (la carte de l’ILGA, le site de Human Dignity Trust, les conseils aux voyageurs), réserver sans se justifier — deux lits ou un grand lit, selon le pays, sans commentaire —, garder la discrétion dans la rue là où c’est nécessaire, et ne pas confondre discrétion et renoncement : des milliers de couples de même sexe voyagent chaque année dans des pays hostiles sans incident, parce qu’ils savent où ils mettent les pieds. Dans quelques pays, en revanche, le risque justifie de ne pas y aller.
Ce qui passe presque partout, et ce qui ne passe presque nulle part
- Presque partout accepté : marcher côte à côte, se tenir la main (pour un couple homme-femme), une main dans le dos, un baiser sur la joue, une accolade brève. Dans beaucoup de pays d’Asie et du Golfe, deux hommes ou deux femmes qui se tiennent la main ou par le bras sont des amis, et le geste ne surprend personne.
- Accepté en Occident, réservé ailleurs : le baiser sur la bouche, l’étreinte, s’asseoir sur les genoux de l’autre, les caresses dans les cheveux. En Europe, en Amérique du Nord et du Sud, en Australie, personne n’y prête attention ; en Asie, au Maghreb, au Moyen-Orient, en Afrique de l’Est, on les garde pour les lieux privés.
- Mal vu partout, et souvent puni : le baiser prolongé devant des enfants ou dans un lieu de culte, les caresses sous les vêtements, tout ce qui ressemble à un acte sexuel. Là, le droit français et le droit émirati disent la même chose.
En pratique, en voyage
- Regardez les gens du lieu pendant une heure : ce que font les couples locaux de votre âge est la seule règle fiable, bien plus que ce que font les autres touristes.
- Changez de registre selon le lieu : complexe hôtelier, plage touristique et quartier de bars d’un côté ; vieille ville, marché, village, lieu de culte, transports en commun de l’autre. Le même pays a deux règles.
- Le ramadan et les fêtes religieuses relèvent la barre partout où la population est musulmane, y compris pour manger, boire ou fumer dans la rue en journée.
- Les hôtels : la demande d’un livret de mariage vise surtout les couples locaux ; un couple de touristes non marié est rarement inquiété, sauf en Iran et dans quelques pays du Golfe où il vaut mieux ne pas insister sur son statut. Deux personnes du même sexe qui partagent une chambre sont des amis ou des collègues aux yeux de la réception, et n’ont rien à préciser.
- Les photos : un baiser photographié devant un monument et publié en ligne a servi de preuve dans plusieurs affaires au Golfe et en Inde. Ce que vous publiez compte autant que ce que vous faites, et les règles locales sur la vie privée et le droit à l’image s’appliquent aussi aux photos des autres.
- L’alcool transforme un geste toléré en incident ; dans les pays où il est interdit ou réglementé, il double l’infraction.
- Si ça tourne mal : rester calme, ne rien signer que l’on ne comprend pas, demander le consulat — le droit à l’assistance consulaire est garanti par la convention de Vienne de 1963 —, prévenir un proche. La page sur les infractions sexuelles commises à l’étranger décrit ce qui se passe ensuite, et celle sur le couple international ce que change un conjoint du pays.
Et en France ?
Aucune loi n’interdit à un couple, quel qu’il soit, de s’embrasser ou de se tenir dans les bras dans la rue, un parc ou un train. Seule l’exhibition sexuelle — un acte sexuel ou une nudité imposés à la vue d’autrui — est punie, d’un an de prison et de 15 000 euros d’amende. Un couple peut se voir demander de quitter un lieu privé ouvert au public (un restaurant, un musée) par son gestionnaire, et c’est tout. Les couples venus de pays plus réservés le remarquent souvent dans l’autre sens : ce qui est banal à Paris peut leur paraître déplacé, et ils ont le droit de le trouver.
Questions fréquentes
Peut-on s’embrasser à Dubaï ?
Un baiser sur la joue ou une main tenue, oui. Un baiser sur la bouche dans un lieu public — rue, centre commercial, plage publique — est une infraction en théorie et l’est devenu en pratique pour des touristes qui ont insisté, bu, ou été filmés. Dans l’enceinte d’un hôtel ou d’un club, la tolérance est grande.
Un couple non marié peut-il partager une chambre d’hôtel ?
Presque partout, oui, et les hôtels ne posent pas la question. Les exceptions sont l’Iran, où il faut se présenter comme mariés, et quelques pays où la règle vise les couples locaux — Maroc, Égypte, Malaisie pour les musulmans — sans toucher aux touristes étrangers. Depuis 2020-2021, les Émirats et l’Arabie saoudite l’autorisent explicitement.
Que risque un couple de même sexe qui se tient la main ?
Dans les pays qui reconnaissent le mariage ou l’union entre personnes de même sexe, rien de plus qu’un autre couple. Dans la soixantaine de pays qui punissent ces relations, le geste peut suffire à une interpellation ; ailleurs, il expose à l’hostilité sans recours. Les fiches pays du mariage entre personnes de même sexe et la carte de l’ILGA disent dans quelle catégorie se trouve chaque pays.
Et dans l’avion, l’aéroport, le train de nuit ?
Ce sont des lieux publics soumis au droit du pays survolé ou traversé, et au règlement du transporteur : la réserve est de mise, d’autant que l’équipage peut faire débarquer un passager et que les compagnies du Golfe appliquent la règle de leur pays à bord.
Pour aller plus loin
- France Diplomatie — Conseils aux voyageurs — pour chaque pays, la rubrique « Us et coutumes » et la rubrique « Législation locale »
- Foreign travel advice (gouvernement britannique) — rubriques « Local laws and customs » et « LGBT+ travellers », souvent plus précises
- ILGA World — base de données et carte des législations — le droit des personnes LGBT dans chaque État
- Human Dignity Trust — Map of criminalisation — les pays qui punissent les relations entre personnes de même sexe, avec les textes
Liens vérifiés vers des sources officielles ou de référence. Ils s’ouvrent dans un nouvel onglet.
