Ce que c'est
Le Kāmasūtra — littéralement « les aphorismes du désir » — est un traité écrit en sanskrit dans le nord de l'Inde, vraisemblablement au IIIe siècle de notre ère. Il appartient à une littérature savante qui traite des trois buts de la vie : le dharma (le devoir, la vertu), l'artha (la prospérité, le pouvoir) et le kāma (le désir, le plaisir des sens). Comme d'autres textes ont codifié la politique ou la médecine, celui-ci codifie le plaisir : il est écrit en prose concise, entrecoupée de vers, sous forme de règles numérotées, et il s'adresse au nāgaraka, le citadin cultivé et aisé, à qui il explique comment vivre, aimer, séduire et se marier. Ce n'est ni un livre religieux, ni un manuel illustré : les miniatures érotiques qu'on lui associe datent de peintres moghols et rajputs plus de mille ans plus tard.
Qui l'a écrit
L'auteur se nomme Vātsyāyana Mallanāga. On ne sait presque rien de lui, sinon ce qu'il dit lui-même : un lettré brahmane qui affirme avoir composé son livre « dans la chasteté et la plus haute méditation », en résumant des traités plus anciens aujourd'hui perdus — il cite Babhravya, Shvetaketu et une demi-douzaine d'autres —, pour le bien du monde et non par passion. Le texte a ensuite été commenté ; le commentaire le plus célèbre, la Jayamangalā de Yashodhara, au XIIIe siècle, est celui que suivent la plupart des traductions.
L'Europe le découvre tard et mal. La première traduction anglaise, parue en 1883 sous le nom de l'explorateur Richard Burton — en réalité l'œuvre des pandits indiens Bhagvanlal Indraji et Shivaram Bhide, avec Forster Arbuthnot —, est imprimée à titre privé pour contourner la censure victorienne, et elle déforme le texte : elle gomme une partie de ce qui concerne le plaisir des femmes et ajoute des interprétations. C'est pourtant elle qui a fait du Kama Sutra un synonyme de positions acrobatiques. Des traductions fidèles existent : celle d'Alain Daniélou en français (1992), avec les commentaires anciens, et celle de Wendy Doniger et Sudhir Kakar en anglais (2002).
Ce qu'il contient
Le livre compte sept parties, trente-six chapitres et environ 1 250 aphorismes. Seule la deuxième partie — un cinquième du texte — traite de l'union sexuelle.
- Livre 1, généralités : les trois buts de la vie, la place du plaisir, les soixante-quatre arts qu'une personne cultivée doit connaître (chant, musique, dessin, jeux, cuisine, art de la conversation…), la journée du citadin, ses amis et ses intermédiaires.
- Livre 2, l'union sexuelle : les types d'amants selon le tempérament et l'anatomie, les étreintes, les baisers, les caresses, les marques d'ongles et de dents, les positions — une vingtaine, décrites en quelques lignes —, la fellation et le cunnilingus, les coups et les cris, les rôles inversés, ce qui se passe avant et après. C'est là qu'apparaît la fameuse liste des soixante-quatre pratiques.
- Livre 3, la conquête d'une épouse : le choix, les fiançailles, et surtout la lenteur : l'auteur recommande de gagner la confiance d'une jeune épouse pendant plusieurs jours avant tout contact, parce qu'une femme brusquée « prend en haine le rapport sexuel et l'homme ».
- Livre 4, l'épouse : la vie de la femme mariée, la gestion de la maison, les co-épouses.
- Livre 5, les femmes des autres : la séduction adultère, ses intermédiaires, ses risques — la partie la plus dérangeante pour un lecteur d'aujourd'hui, et la plus éclairante sur la société de l'époque.
- Livre 6, les courtisanes : leur art, leurs tarifs, leurs stratégies.
- Livre 7, les secrets : recettes de séduction, aphrodisiaques, onguents et procédés pour « accroître la vigueur » — la partie la plus proche de la magie.
Ce qu'il dit du plaisir féminin
C'est sa vraie singularité pour son époque : le texte pose que le plaisir de la femme existe, qu'il a ses propres rythmes — plus lent à venir, dit-il, et qu'il faut donc commencer par ce qui la fait monter en désir —, qu'une femme peut prendre l'initiative, et que le but de l'homme est d'être aimé et non seulement satisfait. Il décrit les signes de l'excitation et de la satisfaction féminines, et il admet que les femmes ont, comme les hommes, des tempéraments et des appétits différents. Tout cela dans une société profondément inégalitaire, ce qui rend le texte à la fois moderne et daté.
Comment s'en servir aujourd'hui
Pas comme un catalogue de positions : celles qu'il décrit sont peu nombreuses, souvent sommaires et parfois anatomiquement hasardeuses, et les livres illustrés « d'après le Kama Sutra » vendus aujourd'hui inventent l'essentiel. Le texte est plus utile comme rappel de trois choses que la sexologie confirme : le plaisir se prépare longtemps avant l'acte — les baisers, caresses et massages occupent chez Vātsyāyana plus de place que la pénétration ; le désir féminin a son propre tempo, et le forcer l'éteint ; et la variété — d'attitudes, de lieux, de rôles — entretient l'envie. Sa liste des soixante-quatre pratiques peut servir de point de départ à une conversation à deux sur ce que chacun aimerait essayer, ce qu'il refuse et ce qu'il n'a jamais osé proposer — ce qui reste, pour un couple, l'usage le plus fécond d'un livre vieux de dix-sept siècles.
Il n'est pas le seul de son genre : l'Inde a produit ensuite le Ratirahasya de Kokkoka (XIIe siècle) et l'Ananga Ranga de Kalyāṇamalla (XVIe), le monde arabe Le Jardin parfumé du cheikh Nefzaoui (XVe), la Chine des manuels de « chambre à coucher » dès la dynastie Han. Aucun ne parle du consentement au sens où nous l'entendons : c'est la lecture d'aujourd'hui qui doit l'apporter.
