Les médicaments détournés

Somnifères, anxiolytiques, antitussifs, antidouleurs, stimulants prescrits : ils viennent d'une pharmacie, ils ont un nom rassurant, et ils sont responsables d'une part importante des dépendances et des décès.

D'où vient ce produit

Trois circuits. L'ordonnance, d'abord : un traitement prescrit pour une insomnie ou une douleur qui dure, et dont l'arrêt n'a jamais été organisé. La pharmacie familiale ensuite : l'armoire à pharmacie de la maison est la première source d'approvisionnement des adolescents, avant les dealers. La vente en ligne enfin, où circulent des contrefaçons pressées à l'identique et qui peuvent contenir du fentanyl.

Un peu d'histoire

Le détournement de médicaments est aussi ancien que les médicaments eux-mêmes : le laudanum et les sirops calmants à l'opium du XIXe siècle, vendus sans ordonnance, faisaient déjà des dépendants par milliers. Le XXe siècle apporte les barbituriques — le Véronal de Bayer en 1903 —, somnifères redoutables par leur marge étroite entre dose efficace et dose mortelle, responsables de nombreux suicides et surdoses jusqu'aux années 1960.

Les benzodiazépines les remplacent : le chlordiazépoxide (Librium) en 1960, puis le diazépam (Valium) en 1963, découverts par Leo Sternbach chez Roche. Beaucoup plus sûres en cas de surdose, elles sont prescrites massivement — le Valium est le médicament le plus vendu aux États-Unis de 1969 à 1982, et les Rolling Stones lui consacrent en 1966 Mother's Little Helper — avant que la dépendance et les syndromes de sevrage ne soient reconnus dans les années 1980. La France reste l'un des pays d'Europe qui en consomme le plus.

Les vagues suivantes sont celles des antalgiques opioïdes (codéine, tramadol, oxycodone) et des médicaments psychotropes mélangés à des sodas ou pris pour leurs effets : la France a soumis la codéine à ordonnance en juillet 2017 après des décès d'adolescents, et le tramadol détourné est devenu une drogue de rue en Afrique de l'Ouest et au Moyen-Orient. Les gabapentinoïdes (prégabaline) sont la préoccupation la plus récente.

Sous quelles formes on le rencontre

Ce que la personne recherche

Le sommeil, l'apaisement d'une angoisse, l'effacement d'un souvenir, la performance intellectuelle, parfois simplement l'ennui. Le point commun est la légitimité apparente : ce sont des médicaments, donc « ce n'est pas de la drogue ». La dépendance s'installe pourtant selon les mêmes mécanismes.

Les effets indésirables immédiats

Les risques à moyen et long terme

Une dépendance aux benzodiazépines s'installe en quelques semaines de prise quotidienne. Son sevrage ne s'improvise jamais : l'arrêt brutal peut provoquer des convulsions et un état confusionnel, et il doit être progressif, sur des semaines ou des mois, avec un médecin. À l'usage prolongé s'ajoutent des troubles de la mémoire et de l'attention, des chutes chez la personne âgée, et une aggravation de l'anxiété qu'ils étaient censés traiter.

Ne jamais arrêter seul

Pour l'alcool et pour les benzodiazépines, le sevrage brutal peut tuer. Ce sont les deux seules familles où l'arrêt sans accompagnement médical est dangereux en lui-même.

Comment repérer une consommation

Boîtes vides ou plaquettes entamées en dehors de tout traitement, ordonnances multipliées chez plusieurs médecins, médicaments qui disparaissent de l'armoire à pharmacie, somnolence diurne, discours pâteux, chutes, irritabilité les jours sans. Détection urinaire des benzodiazépines : quelques jours, jusqu'à plusieurs semaines pour les molécules à longue demi-vie.

Pourquoi l'effet est plus fort chez l'adolescent

À poids égal, la concentration atteinte est plus élevée chez un adolescent que chez un adulte. Surtout, le circuit de la récompense est mature bien avant le cortex préfrontal qui devrait le freiner : l'envie de recommencer est plus forte et le contrôle plus faible, ce qui raccourcit nettement le délai entre le premier usage et l'usage problématique. Une consommation installée avant dix-huit ans multiplie le risque de dépendance à l'âge adulte, quel que soit le produit — y compris pour les substances légales comme la caféine des boissons énergisantes, l'alcool ou la nicotine.

Quand appeler les secours sans hésiter

Perte de connaissance, convulsions, confusion majeure, respiration lente ou irrégulière, lèvres bleues, douleur dans la poitrine, température très élevée, agitation incontrôlable, idées suicidaires. Dans ces situations, on appelle les secours et on dit ce qui a été pris : la prise en charge en dépend, et aucune poursuite ne vise celui qui appelle pour sauver quelqu'un.

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