Une pratique ancienne, sans origine unique
On ne sait pas où ni quand l'excision a commencé. Le plus ancien témoignage écrit est un papyrus grec d'Égypte daté de 163 avant notre ère, qui évoque l'excision d'une jeune fille de Memphis comme une étape normale avant le mariage ; le géographe Strabon, un siècle plus tard, note que les Égyptiens « circoncisent les garçons et excisent les filles ». Au Soudan, la forme la plus lourde, l'infibulation, s'appelle encore « circoncision pharaonique ». La pratique est donc antérieure au christianisme et à l'islam, et elle s'est diffusée le long du Nil, de la mer Rouge et des routes commerciales du Sahel, sans jamais couvrir tout un espace religieux : elle est presque inconnue au Maghreb, en Turquie, en Iran ou en Asie du Sud, et répandue dans des populations chrétiennes, musulmanes et animistes d'une même région.
L'Occident n'en a pas été exempt. Au XIXe siècle, des médecins anglais et américains ont pratiqué la clitoridectomie comme traitement de la masturbation, de « l'hystérie » ou de l'épilepsie ; le chirurgien londonien Isaac Baker Brown en fit sa spécialité dans les années 1860 avant d'être exclu de la Société d'obstétrique en 1867, et des cas sont documentés aux États-Unis jusque dans les années 1950. L'idée que le plaisir féminin est un danger à réduire n'appartient à aucune culture en particulier.
Ce que les communautés en disent
Quand on interroge les familles qui la pratiquent, les réponses tournent autour de cinq idées. La première, et de loin la plus forte, est la norme sociale : là où presque toutes les femmes sont excisées, une fille qui ne l'est pas est jugée sale, immature, indigne d'être épousée, et ses parents passent pour négligents ; consentir à l'excision est alors, du point de vue des parents, protéger l'avenir de leur fille. La deuxième est le contrôle de la sexualité : l'excision est censée calmer le désir, garantir la virginité avant le mariage et la fidélité ensuite, et rendre la femme « docile ». La troisième relève de l'esthétique et de la propreté : le clitoris est décrit comme une excroissance masculine, laide, sale, voire dangereuse pour l'enfant à naître. La quatrième est le rite de passage, avec ses fêtes, ses cadeaux et le statut nouveau qu'il confère. La cinquième est la religion : beaucoup croient sincèrement qu'elle est prescrite, alors qu'aucun texte sacré ne la mentionne et que les grandes autorités religieuses, dont Al-Azhar au Caire, l'ont condamnée.
Derrière ces discours, des intérêts concrets : les exciseuses tirent de la pratique un revenu et un prestige, les aînées y voient la transmission de ce qu'elles ont elles-mêmes subi, et les hommes, souvent absents de la décision, en acceptent le résultat parce qu'ils ne se voient pas épouser une femme « incomplète ». Les enquêtes montrent d'ailleurs que, dans plusieurs pays, une majorité d'hommes comme de femmes souhaite aujourd'hui l'abandon de la pratique — mais que chacun croit les autres attachés à elle.
Le désir féminin au cœur de la pratique
L'excision est l'une des rares coutumes dont l'objectif déclaré est de réduire le désir sexuel des femmes. Que produit-elle réellement ? Les études réunies par les revues systématiques montrent en moyenne davantage de douleurs pendant les rapports, moins de désir et moins de satisfaction chez les femmes excisées que chez les autres, avec des écarts d'autant plus marqués que la mutilation est étendue — l'infibulation étant la plus destructrice. Mais elles montrent aussi que beaucoup de femmes excisées conservent la capacité d'orgasme : la partie visible du clitoris n'en est qu'une petite fraction, ses racines internes et ses bulbes sont épargnés par la plupart des mutilations, et l'excitation dépend autant du cerveau, du contexte et de la relation que des tissus. La pratique atteint donc son but de façon incomplète et au prix de souffrances qu'elle n'annonce pas — et elle échoue totalement sur l'autre plan : aucune étude n'a jamais montré qu'elle rendait les femmes plus fidèles.
Ce que les femmes concernées disent varie beaucoup. Certaines n'ont aucun souvenir et aucune gêne identifiée ; d'autres décrivent des douleurs, une peur des rapports, un sentiment d'être « différente » ou « incomplète » qui s'installe surtout après la migration, quand elles découvrent que la pratique n'est pas universelle ; d'autres encore vivent une sexualité satisfaisante et refusent d'être réduites à ce qu'elles ont subi. Aucun de ces vécus ne délégitime les autres.
Pourquoi elle persiste malgré les lois
La plupart des pays concernés ont voté des lois d'interdiction, parfois depuis des décennies. Elles n'ont pas suffi, pour une raison que le politologue Gerry Mackie a formulée en 1996 en comparant l'excision au bandage des pieds en Chine : c'est une convention. Une famille qui, seule, renonce à exciser sa fille la condamne à ne pas trouver de mari ; toutes les familles ont intérêt à ce que la pratique cesse, mais aucune n'a intérêt à s'arrêter la première. Interdire sans changer l'attente collective déplace la pratique — vers des âges plus précoces, la clandestinité, le pays voisin — ou la médicalise : en Égypte, plus des trois quarts des excisions sont désormais faites par des soignants, ce qui ne change rien aux conséquences durables.
Le bandage des pieds, pourtant vieux de mille ans, a disparu de Chine en une génération, au début du XXe siècle, par des sociétés de familles qui s'engageaient ensemble à ne plus bander les pieds de leurs filles ni à marier leurs fils à des filles aux pieds bandés. C'est le modèle qu'ont suivi, depuis 1997, les déclarations publiques d'abandon organisées au Sénégal puis dans d'autres pays d'Afrique de l'Ouest par l'association Tostan : des villages entiers, après un programme d'éducation aux droits et à la santé, annoncent ensemble qu'ils cessent — et comme tout le monde s'arrête en même temps, plus personne n'a à craindre pour le mariage de sa fille.
Comment elle recule
La pratique baisse partout où les filles vont à l'école plus longtemps, où les femmes ont un revenu propre, où les médias et les diasporas montrent qu'elle n'est pas universelle, et où les hommes disent publiquement qu'ils épouseront des femmes non excisées. Dans plusieurs pays, les adolescentes sont aujourd'hui nettement moins souvent excisées que leurs mères : le Kenya, le Burkina Faso, le Liberia, la Sierra Leone ou l'Éthiopie ont vu la prévalence chuter chez les 15-19 ans. Mais la baisse est lente — pour tenir l'objectif des Nations unies d'une élimination en 2030, elle devrait être vingt-sept fois plus rapide —, et elle connaît des reculs : en Gambie, une proposition de loi visant à rétablir la pratique a été débattue au Parlement en 2024, avant d'être rejetée.
Sur ce site, les fiches pays disent, pour chaque pays couvert, ce que prévoit la loi, comment protéger une enfant avant un voyage et où trouver de l'aide.
Ce que cela change pour un couple
La première chose est d'en parler. Beaucoup de femmes n'abordent jamais le sujet, ni avec leur partenaire ni avec un soignant, et beaucoup de soignants ne posent pas la question. Or les douleurs, les infections ou les difficultés pendant les rapports ont des causes précises et des solutions : la désinfibulation, geste chirurgical simple, rouvre ce qui a été fermé et soulage immédiatement les douleurs urinaires, menstruelles et sexuelles ; la chirurgie de reconstruction du clitoris, mise au point par l'urologue français Pierre Foldès et évaluée en 2012 sur près de trois mille femmes, diminue les douleurs et redonne une sensibilité clitoridienne à la majorité de celles qui sont suivies un an après ; et l'accompagnement sexologique ou psychologique, seul ou associé à la chirurgie, est ce qui fait le plus la différence sur le désir et le plaisir.
Pour le partenaire, la règle est simple : ne pas faire comme si de rien n'était, ne pas non plus réduire l'autre à ce qu'elle a subi, et chercher ensemble ce qui fait du bien — les zones érogènes ne se limitent pas à une seule, et la sexualité d'une femme excisée n'est pas condamnée d'avance. Le désir, ici comme ailleurs, se construit plus qu'il ne se constate.
