Deux désirs, pas un
On imagine le désir comme une envie qui surgit d’elle-même, avant tout contact : c’est le désir spontané, celui des débuts de relation, des films et de la plupart des hommes jeunes. Il en existe un second, décrit depuis une vingtaine d’années par la recherche et beaucoup plus répandu qu’on ne le croit, surtout chez les femmes et dans les couples installés : le désir réactif, qui n’apparaît qu’une fois l’excitation lancée — par une caresse, une situation, une décision de s’y mettre. Une personne à désir réactif n’a pas « envie » avant, et le vit comme une absence de désir ; elle a pourtant du plaisir, et de l’envie, dès que les choses commencent. Beaucoup de « baisses de libido » sont en réalité le passage, normal, du premier mode au second quand la nouveauté s’éteint. Ce n’est pas une panne, c’est un changement de fonctionnement, et il se gère très bien une fois compris : on n’attend plus l’envie pour commencer, on commence pour que l’envie vienne.
Fréquent, et rarement grave
Dans les grandes enquêtes de population, environ une femme sur trois et un homme sur six disent avoir manqué d’intérêt pour la sexualité pendant au moins trois mois dans l’année écoulée. Mais seule une minorité en souffre : le désir bas n’est un problème que s’il fait souffrir la personne, ou le couple. Une personne qui a peu d’envie et s’en accommode n’a rien à traiter ; un couple où les envies diffèrent a quelque chose à négocier, pas à soigner — et l’écart de désir est, de loin, le premier motif de consultation en sexologie.
Les causes qu’il faut chercher d’abord
Le désir est une fonction fragile : il est le premier à disparaître quand quelque chose ne va pas, et il revient en dernier. Avant de conclure à un problème de couple, on passe en revue les causes qui se corrigent.
- La fatigue et le manque de sommeil, à commencer par la première année d’un enfant. C’est la cause la plus banale et la plus sous-estimée. La page sur le désir après une naissance en parle.
- Les médicaments. Les antidépresseurs de la famille des ISRS coupent le désir ou retardent l’orgasme chez une large part des personnes qui les prennent ; certains traitements de l’hypertension, les antiépileptiques, les opioïdes, les traitements hormonaux de la prostate ou du cancer du sein font de même. On n’arrête jamais seul ; on en parle au prescripteur, qui a souvent une alternative.
- Les hormones. Chez l’homme, une testostérone basse — avec fatigue, moins d’érections matinales, perte de force — se dose par une prise de sang le matin. Chez la femme, la ménopause, l’allaitement, parfois la contraception hormonale, et chez les deux la thyroïde et une prolactine élevée. La page ménopause, andropause et vie intime détaille ce qui change avec l’âge.
- La dépression et l’anxiété, qui éteignent le désir avant même que la personne se sache déprimée. Traiter la dépression fait revenir le désir — sauf quand le traitement le coupe, d’où le point précédent. Voir santé mentale et couple.
- L’alcool, le tabac, le cannabis : un verre désinhibe, la consommation régulière éteint. Et les maladies chroniques — diabète, maladies cardiovasculaires, douleurs — par leur effet propre et par leurs traitements.
- La douleur ou la difficulté. On ne désire pas ce qui fait mal ou ce qui échoue : une douleur pendant les rapports, un trouble de l’érection ou une éjaculation trop rapide finissent par éteindre le désir des deux partenaires. On traite la cause, et le désir suit.
- L’image de soi : prise de poids, cicatrice, grossesse, vieillissement. Se sentir désirable est une condition du désir, plus encore pour les femmes.
Quand c’est le couple
Une fois le corps, les médicaments et le sommeil écartés, il reste ce que le désir dit du couple, et il en dit beaucoup. Chez les femmes, la qualité de la relation est le premier prédicteur du désir dans toutes les études ; chez les hommes, il l’est aussi, un peu moins fortement. Les ressorts habituels : le ressentiment accumulé — on ne désire pas quelqu’un contre qui on a une liste de griefs —, la répartition inégale des tâches, qui transforme l’un des deux en parent de l’autre, l’absence de tout moment à deux hors de la logistique, la routine d’une sexualité toujours identique, et le silence : dans la plupart des couples qui consultent pour un écart de désir, les deux partenaires n’ont jamais dit à l’autre ce qu’ils aimaient. La distance, à l’inverse — un peu de séparation, un peu d’inconnu, un peu de territoire à soi —, nourrit le désir ; la fusion l’étouffe.
L’écart de désir : ce n’est le problème de personne
Dans un couple où l’un a plus envie que l’autre, la tentation est de désigner un malade : l’un est « frigide », l’autre est « obsédé ». La réalité est plus simple et plus inconfortable : deux niveaux de désir normaux qui ne coïncident pas, comme deux appétits ou deux besoins de sommeil. Le partenaire qui a le plus de désir vit chaque refus comme un rejet ; celui qui en a le moins finit par redouter tout geste tendre, de peur qu’il « mène à quelque chose », et les caresses disparaissent avec le reste — ce qui achève d’éteindre le désir réactif. Sortir de ce cercle demande de séparer la tendresse de la sexualité (un baiser n’est pas une demande), de remplacer le refus sec par une alternative (« pas ce soir, mais samedi »), et d’accepter que la fréquence soit un compromis et non la victoire de l’un des deux.
Ce qui fait revenir l’envie
- Décider, plutôt qu’attendre. Pour le désir réactif, prévoir un moment n’est pas triste, c’est la condition pour qu’il existe. Les couples qui « planifient » ont une sexualité plus fréquente et plus satisfaisante que ceux qui attendent la spontanéité.
- Dormir, bouger, boire moins. Trois leviers ennuyeux et efficaces ; l’activité physique régulière, en particulier, augmente le désir dans les deux sexes.
- Retirer la pression. La méthode la plus utilisée en sexothérapie consiste à interdire, pendant quelques semaines, la pénétration et l’orgasme, et à réapprendre les caresses sans objectif. Cela paraît absurde ; cela marche, parce que c’est l’obligation de résultat qui tue le désir.
- Introduire de l’inconnu : un lieu, un moment, une pratique, un mot qu’on n’avait jamais dit. Le désir se nourrit de nouveauté, pas d’effort.
- Parler, précisément. Pas « il faudrait qu’on fasse plus l’amour », mais ce que chacun aime, n’aime plus, aimerait essayer. La page le désir et l’orgasme féminin et celle sur le plaisir féminin donnent du vocabulaire.
- Les médicaments du désir existent, mais peu : quelques pays ont autorisé, pour les femmes avant la ménopause, des traitements à l’effet modeste et aux effets indésirables réels ; la testostérone aide l’homme dont le déficit est prouvé, et certaines femmes après la ménopause sous contrôle médical ; en dehors de ces cas, aucune pilule ne remplace le sommeil, le traitement d’une dépression ou une conversation.
Quand consulter
Quand le manque de désir dure depuis plus de six mois et fait souffrir, quand il est apparu brutalement, quand il s’accompagne d’autres signes — fatigue, tristesse, prise de poids, douleur, troubles de l’érection —, ou quand le couple tourne en rond sur le sujet. Le généraliste écarte les causes physiques, le sexologue s’occupe du reste, souvent en quelques séances, seul ou à deux. La page qui consulter, et quand détaille l’orientation.
Questions fréquentes
Est-ce normal de ne plus avoir envie après quelques années ?
La baisse du désir spontané avec la durée de la relation est l’un des résultats les plus constants des études, et elle est plus marquée chez les femmes. Ce qui n’est pas inévitable, c’est l’arrêt de la sexualité : les couples qui durent sont ceux qui sont passés au désir réactif sans le vivre comme un échec.
La pilule fait-elle baisser le désir ?
Chez une minorité de femmes, oui, et chez d’autres elle l’augmente en supprimant la peur d’une grossesse. Si la baisse a coïncidé avec le début d’une contraception hormonale, changer de méthode pendant quelques mois est le meilleur test. Voir la contraception.
Mon partenaire n’a plus de désir pour moi : est-ce qu’il ou elle ne m’aime plus ?
Le plus souvent, non. Le désir et l’amour n’obéissent pas aux mêmes lois : on peut aimer profondément sans désirer, et désirer sans aimer. C’est justement parce que l’amour est là que le désir peut s’endormir — la sécurité l’apaise. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire ; cela veut dire que la question n’est pas « m’aimes-tu ».
Les aphrodisiaques marchent-ils ?
Aucun aliment ni complément n’a démontré d’effet sur le désir dans des études sérieuses ; le détail est sur la page les aphrodisiaques. Ce qui marche parfois, c’est le rituel qui les entoure — un repas préparé pour l’autre, du temps pris ensemble.
