Soixante-dix-huit enfants, 1993-1998

Une cohorte d'enfants suivie à l'hôpital Armand-Trousseau pendant six ans, au moment exact où le VIH pédiatrique a basculé. Ce qu'elle a montré, et ce qui a changé depuis.

Illustration : Soixante-dix-huit enfants, 1993-1998

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Parce qu'il s'agit du VIH de l'enfant. Cette cohorte documente la transmission de la mère à l'enfant, ce que devenaient ces enfants avant les trithérapies et ce que l'accès au traitement a changé. C'est le même sujet que la grossesse, le dépistage du couple et la prévention de la transmission : une question de famille, pas seulement une question médicale.

Les données sont anciennes et le disent : elles servent de repère historique pour mesurer ce qu'ont changé le dépistage systématique et le traitement. Les chiffres actuels sont sur la page VIH et sida et dans les fiches pays.

Entre le 1er janvier 1993 et le 31 décembre 1998, l'unité d'onco-hématologie pédiatrique de l'hôpital Armand-Trousseau, à Paris, a suivi 122 enfants vivant avec le VIH. Un mémoire rédigé au sein de cette équipe, dans l'unité dirigée par les professeurs Christian Courpotin et Guy Leverger, a analysé rétrospectivement les 78 dossiers complets de cette file active.

Ces six années ne sont pas six années comme les autres. Elles couvrent exactement le moment où le VIH de l'enfant cesse d'être une maladie mortelle pour devenir une maladie chronique. Relire ce travail aujourd'hui, c'est regarder une bascule pendant qu'elle se produit.

Qui étaient ces enfants

File active 1993-1998122 enfants ; 18 décédés, 22 perdus de vue ou suivis irrégulièrement ; 78 dossiers complets analysés
ÂgeDe 18 mois à 21 ans — moyenne 8,5 ans, médiane 8 ans
Mode de contamination69 par transmission mère-enfant, 5 par transfusion, 4 d'origine indéterminée
Scolarisation97,5 % des enfants de plus de trois ans étaient scolarisés

Ces cinq enfants contaminés par transfusion, parmi les plus âgés de la cohorte, rappellent une histoire aujourd'hui presque oubliée : avant la sécurisation des produits sanguins, le VIH pédiatrique n'était pas seulement une affaire de transmission maternelle.

Ce que les chiffres montrent

Sur les six ans, 18 enfants sont morts, soit 15 % de la cohorte. Tous étaient au stade le plus sévère de la classification pédiatrique au moment du décès. L'âge au décès dessine nettement la double distribution caractéristique de la maladie chez l'enfant : sept enfants de trois ans ou moins, neuf de dix ans ou plus — les formes précoces, foudroyantes, et les formes lentes.

Mais la courbe s'infléchit à partir de 1995. La comparaison de la fin de la période avec son début est frappante :

1993-19941997-1998
Décès61
Transmission mère-enfant15 %3 %
Durée moyenne d'hospitalisation14 jours5,6 jours
Assistance nutritionnelleFréquenteArrêtée
ScolaritéInterrompue pour beaucoupTous les enfants scolarisés

Une division par cinq du taux de transmission en quatre ans, dans un seul service : c'est le résultat des essais qui venaient d'aboutir.

Les trois essais qui ont tout changé

Le mémoire signale aussi, avec la prudence qui s'imposait alors, l'inquiétude soulevée par deux décès d'enfants non infectés exposés à la prophylaxie, chez lesquels une atteinte mitochondriale avait été évoquée. La conclusion de l'époque — maintenir la prophylaxie tout en informant les mères — illustre bien la façon dont se décide une politique de santé quand les données sont incomplètes.

La course aux lignes de traitement

En 1998, plus aucun enfant de la cohorte n'était sous monothérapie ; un quart restait en bithérapie, la majorité était passée à trois molécules ou plus. Presque tous avaient traversé successivement une monothérapie, puis une bithérapie ; certains en étaient à leur troisième ou quatrième trithérapie.

Le mémoire relève alors un signal que la suite a confirmé : plus les associations sont puissantes, plus vite on en change. La durée moyenne sur un même schéma était d'environ un an en bithérapie, et de sept mois seulement en trithérapie. Derrière cette accélération, trois problèmes nouveaux qui allaient occuper les vingt années suivantes : les résistances, l'observance, et le maintien de l'efficacité dans la durée.

Deux enfants, deux leçons

Le travail détaille deux trajectoires opposées. Le premier enfant répond immédiatement et durablement, sur les trois plans clinique, immunologique et virologique. Le second est en échec apparent : sa charge virale reste mauvaise. Pourtant il va mieux — arrêt de la gastrostomie, reprise de la croissance, retour à l'école, CD4 remontés de 20 à 400 par millimètre cube. La conclusion, écrite en 1999, n'a pas vieilli : « il faut savoir attendre », et il ne faut peut-être pas vouloir à tout prix une charge virale indétectable.

Ce qui a changé depuis

À la fin des années 1990Aujourd'hui
Qui traite-t-on ?D'abord les enfants symptomatiques ou immunodéprimés ; le traitement universel précoce était encore un protocole d'essaiTous les enfants infectés, quel que soit l'âge, le stade et les CD4, le plus tôt possible
Avec quoi ?Analogues nucléosidiques, premières antiprotéases, premiers non-nucléosidiques ; sirops multiples, plusieurs prises par jourTrithérapie autour d'un inhibiteur d'intégrase, le dolutégravir, dès les premières semaines de vie et dès trois kilos
Sous quelle forme ?Formes buvables peu maniables, doses calculées à la surface corporelleComprimés dispersibles pédiatriques adaptés aux petits poids — le verrou levé le plus récemment
Transmission mère-enfant26 % sans traitement ; 8 % puis 2,6 % avec les premières prophylaxiesMoins de 1 % quand la mère est traitée et sa charge virale indétectable
Le problème principalTrouver des molécules efficaces et tolérablesLes faire parvenir aux enfants : un peu plus d'un enfant sur deux est traité dans le monde, contre près de huit adultes sur dix

Ce que cette cohorte dit encore

Deux constats de 1999 n'ont pas été démentis. Le premier : l'observance d'un enfant ne dépend pas de l'enfant mais de la structure qui l'entoure — et le mémoire note qu'un enfant ne recevait aucun traitement, par refus maternel, l'équipe ayant jugé qu'une absence de traitement valait mieux qu'une mauvaise observance. Le second : les enfants perdus de vue étaient plus nombreux que les enfants morts. Vingt-cinq ans plus tard, à l'échelle mondiale, c'est toujours le maillon faible.

Pour l'état actuel des connaissances, voir le VIH de l'enfant et la transmission mère-enfant.

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Pour aller plus loin

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